Vocalement Vôtre

Vous les entendez, et si vous les écoutiez ?

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Philippe Peythieu

Voici aujourd’hui l’interview de Philippe Peythieu ! Si vous l’avez tous entendu en tant que Homer Simpson, il est aussi la voix française de Danny DeVito (après son rôle du Pingouin dans Batman : Le Défi, il a d’ailleurs assuré le doublage du personnage dans toutes ses apparitions, télévisuelles comme vidéoludiques), Stephen Rea, et bien d’autres ! Il a aussi dirigé le doublage de la série 24h Chrono.

– Tout d’abord, qu’est-ce qui vous a poussé vers la comédie ?

Je suis arrivé un peu tard dans le métier de comédien, vers 25, 26 ans. Pour passer le Conservatoire, à l’époque, c’était déjà trop tard, puisque la limite d’âge était de 23 ans. J’ai en fait commencé par faire beaucoup de théâtre de rue, j’ai fait de la fanfare, j’ai craché le feu, etc. Un peu de commedia dell’arte, de travail sur le clown. Plus tard, j’ai eu l’occasion d’ouvrir avec des amis une librairie-cabaret, nous avons donc pu créer des spectacles. C’était dans les années 1970, il se passait pas mal de choses sur le plan culturel, on a donc pu bénéficier de cette vague porteuse. Comme en même temps j’étais professeur pour l’Education Nationale, cela me laissait beaucoup de temps pour mes loisirs, comme le théâtre ! J’avais dix-neuf heures de cours par semaine. Puis j’ai fini par me dire que je n’allais tout de même pas être toute ma vie mi-prof, mi-comédien, j’ai donc sauté le pas. J’ai alors repris des études de théâtre, une maîtrise de Théatre à la fac. J’ai eu très vite l’occasion de travailler dans des troupes, et de faire beaucoup de théâtre public. Je faisais deux ou trois spectacles par an.
Puis en 1984, le doublage est arrivé. J’ai pu bénéficier du premier stage de doublage qui était ouvert aux comédiens professionnels. Ensuite, j’ai fait moins de théâtre, puisque c’est le doublage qui m’a le plus occupé, comme cela marchait bien pour moi.

– On peut dire ça !

Et puis, il y a eu le casting des Simpsons en 1989, donc tout s’est enchainé très vite. Aujourd’hui, je fais peu de théâtre, puisque le doublage me retient sur Paris, partir en province est assez compliqué.

– Et, en 1984, avec quoi avez-vous commencé le doublage ?

J’avais commencé par faire de petites choses, sur des films de Woody Allen par exemple, comme La Rose Pourpre. Mon premier vrai cachet de doublage, c’était pour The Hit, de Stephen Frears, j’avais dû faire un petit truc dedans, je ne me souviens plus ! Puis il y avait beaucoup de séries à doubler, comme la 5 venait de naître. C’était la chaîne-paillettes de Berlusconi, qui avait été autorisée en France par Mitterrand. Comme elle avait besoin d’images, elle achetait beaucoup de programmes américains. Il fallait doubler toutes ces séries en urgence, et j’ai eu la chance de bénéficier de cette demande de comédiens. Il y a eu des séries sur lesquelles j’ai commencé par faire des ambiances, puis on m’a confié des rôles un petit peu plus importants, et de fil en aiguille, j’ai fini par faire des essais sur Alan Alda, dans la série M*A*S*H, et j’ai enquillé presque 250 épisodes ! Il y a eu Shérif, fais-moi peur !, où je doublais le Shérif « Clétus » La Loi de Los Angeles, avec Corbin Bernsen, que je continue à doubler, puisque je vais le retrouver cet après-midi pour la série Psych. Après, il y a eu la rencontre avec Danny DeVito sur Batman Returns, que je double maintenant tout le temps, et notamment ces temps-ci sur la série Philadelphia. Il y a d’autres comédiens que je suis, comme par exemple Stephen Rea.

– Oui, il jouait dans V for Vendetta, par exemple.

Oui, voilà, par exemple. Et, ce qui est amusant, c’est qu’aujourd’hui, je double Dan Castellaneta, la voix américaine de Homer Simpson. Comme il joue en live, je suis sa voix française.

– Vous ont-ils pris d’office pour le doubler ?

Oui, il n’y a pas eu d’essais.

– Et, Danny DeVito dans Batman, ou Voldemort dans le premier Harry Potter, peut-on dire que ce sont les Simpsons qui vous ont amené à les doubler ?

Et bien, oui et non, disons aussi que j’ai une voix que je peux facilement moduler. On la reconnait, mais moins que pour d’autres comédiens. Je peux assez facilement me « déplacer » entre ce que je fais sur Homer, sur Stephen Rea ou Corbin Bersen. Je n’ai pas une voix très » marquée, » comme par exemple celle de Patrick Poivey, qui double Bruce Willis, que l’on peut reconnaître entre toutes !

– Vous êtes aussi directeur artistique sur 24 Heures Chrono, dirigez-vous d’autres séries ?

Oui, cela m’arrive, mais 24H représente énormément de travail. Mais il m’arrive de diriger des téléfilms, des films, ou des dessins animés. Là, par exemple, je vais diriger Captain Biceps, une création française. J’ai aussi dirigé Hamtaro, les petits hamsters.

– A quoi ressemble la journée type d’un directeur artistique ?

Eh bien, on est de 9h30 à 19h30 en studio, voire plus, pour le cas de 24, avec les comédiens que l’on a « casté », si je puis dire. Cela veut dire qu’en amont, on a déjà préparé le plan de travail, le casting, donc. Mais, les journées d’enregistrement sont plus « cools », parce que l’on est avec les comédiens que l’on a choisis, et c’est un travail passionnant ! C’est accaparant parce que l’on n’a pas le droit à l’erreur, et l’on doit être constamment sur le coup. Ce sont de grosses journées, alors qu’en tant que comédien, on a juste à jouer, j’irai jusqu’à dire que c’est presque une récréation ! Être directeur artistique est plus lourd, car l’on a beaucoup plus de responsabilités, notamment par rapport à la chaîne TV ainsi qu’à la maison de production pour lesquelles on travaille. C’est plus compliqué.

– Regardez-vous les films ou séries sur lesquelles vous travaillez ?

De temps en temps, cela m’arrive, mais pas trop. Je n’ai pas vraiment le temps. Pour les Simpsons, par exemple, lorsque cela passe sur W9, c’est vrai qu’on se laisse surprendre, on regarde un peu ! Après une journée de travail dessus, on oublie très vite ce que l’on a fait, ce qu’il y a dans l’épisode. Et puis, il y a eu plus de 440 épisodes, donc on ne peut pas se souvenir de tout !

– Vingt saisons, c’est énorme !

Oui, on va d’ailleurs commencer la vingtième saison mardi ! Mais quand on tombe sur un film à la télévision sur lequel on a travaillé… Disons que l’on n’aime pas trop s’entendre !

– J’ai aussi vu que quelques fois, avec Véronique, vous aviez travaillé sur les mêmes séries ou films. Par exemple, Terminator 2, où elle doublait Linda Hamilton, et vous le père adoptif de John Connor, ou le dessin-animé de Batman (1993), c’est une coïncidence ?

Oui, c’est vraiment une coïncidence, parce qu’à part pour les Simpsons, on travaille rarement ensemble. Si, pour la série Psych, aussi ! Mais même là, il est rare que l’on se croise sur le plateau, car nous ne sommes pas convoqués aux mêmes horaires. Nous travaillons vraiment rarement ensemble.

– Venons-en aux fameux Simpsons ! Vous rappelez-vous comment s’étaient déroulés les essais, en 1989 ?

J’avais fait deux séries d’essais. Le premier coup, on m’avait demandé de prendre une voix plus âgée. Le personnage d’Homer était très mal dessiné, ce n’était encore qu’une esquisse. On voyait un type avec un gros bide et deux cheveux, c’était plus l’image d’un grand-père qu’autre chose. Donc ma voix était plus proche de ce que je fais sur le grand-père. Comme à ce moment-là nous n’avions pas beaucoup d’informations sur le personnage – nous ne savions pas s’il avait des enfants, quel âge il avait – il avait vraiment l’air d’un grand-père. Tous ces essais-là ont été refusés, puis quand la production américaine est venue en France pour finaliser le casting, on a eu plus d’informations. Nous avons vu Maggie et sa tétine, nous avons su sa tranche d’âge, son métier. A partir de là, j’ai fait un essai avec ma voix normale, puis on m’a demandé de faire les fameux « Dtoh ! ». Apparemment, ça leur a plu, car ils m’ont en fait faire toute une gamme ! Des « Dtohs » de tendresse, d’amour, d’horreur, etc ! C’en est resté là, puis six mois plus tard, j’ai appris que j’avais été choisi.
Sur les premières saisons, je n’avais pas tant de travail que ça, puisque les épisodes étaient surtout axés sur Bart. C’est vers la quatrième saison que les choses ont changé. Matt Groening en avait décidé ainsi, à cause de la levée de boucliers des associations familiales et religieuses américaines, qui ne voulaient surtout pas que les enfants américains s’identifient à Bart. C’est à partir de là qu’Homer est devenu le personnage principal et un peu moins intelligent qu’il ne l’était au début. C’est vraiment à partir de là que j’ai commencé à m’amuser.

– Et pour en revenir à la voix d’Homer, on entend sa voix évoluer tout au long des quatre premières saisons. Cela s’est-il fait tout seul, ou avez-vous volontairement essayé de faire autre chose ?

C’est moi, à cause de l’évolution du personnage qui devenait de plus en plus drôle. Et puis, quand le grand-père était présent, il me fallait différencier les deux voix. Je pense que c’est le Grand Père qui m’a amené à vraiment rajeunir la voix de Homer.

– Une saison des Simpsons représente combien de temps de travail ?

Dix à quinze jours, étalés sur quatre mois. Il y a finalement peu de décalage avec les Etats-Unis, donc il suffit d’attendre que tout soit adapté, mis en place, etc.

– Un ami qui réside au Québec m’avait demandé de vous poser une question : avez-vous eu l’occasion d’écouter la version québécoise des Simpsons ?

Oui, j’ai trouvé ça très marrant ! On sent que les comédiens s’amusent, et ça a beaucoup de succès là-bas, d’ailleurs ! Les voix des parents sont un peu plus âgées, et les voix des enfants sont très bien trouvées. C’est la version allemande que je ne trouve pas très drôle. J’ai eu l’occasion de l’entendre une fois, et c’était assez effroyable !

J’avais eu l’occasion de voir un seul épisode en québécois que je comprenais à peu près… Mais à l’arrivée du père de Milhouse… Disons que l’accent québécois, ajouté à l’accent belge… !
J’avais lu dans une autre interview que vos enfants regardaient les Simpsons, est-ce vous qui leur avez fait découvrir ?

J’ai une fille qui a 26 ans maintenant, elle a baigné dedans ! Durant son adolescence, elle a un peu décroché, mais elle est de nouveau plongée dans la série. Ce sont surtout les jeunes de cette génération qui comprennent un maximum de choses. Notre fille de 15 ans, elle, y est allergique !

– J’ai déjà lu votre réponse pour cette question, mais à l’époque, la série ne comptait que 14 saisons, je vais donc vous la reposer : quels sont vos épisodes favoris ?

J’aime bien l’épisode où Homer passe dans la troisième dimension ! Un autre que j’adore, c’est celui où Homer mange un piment hallucinogène, où l’on peut voir toutes ses interrogations par rapport à Dieu.

– La méthode de travail a-t-elle différé entre le film et la série ?

Non, car c’est Christian Dura, notre directeur artistique sur la série, qui a dirigé le film. On y a passé plus de temps, c’est sûr. Puis on ne travaillait pas sur une copie définitive, donc nous pouvions voir les modifications. Par moments, on n’avait que les dialogues, pas les images. Mais c’est de plus en plus courant au cinéma.

– Il y a eu des jeux-vidéos estampillés Simpsons, aussi, comment cela se passe-t-il ?

On ne s’amuse pas sur une jeu-vidéo. On travaille tout seul, dans sa petite cabine, et on enregistre des fichiers à longueur de journée. C’est assez épuisant, et on n’a pas du tout l’impression de faire son travail de comédien. Parfois, on ne fait qu’enregistrer des cris… C’est ingrat ! On enregistre sans connaître la situation, le contexte… Mais bon, cela reste du travail !

– Une question statistique maintenant… Savez-vous à combien d’interviews et de conventions vous prenez part chaque année ?

Pas du tout non, mais depuis le succès du film, on est beaucoup sollicité. W9, la semaine dernière, nous étions à un salon… C’est vrai qu’il y en a beaucoup ! Il y a aussi beaucoup plus de rencontres avec le public. Les gens sont curieux, et veulent mettre un visage sur une voix.

– Et qu’auriez-vous à répondre aux personnes qui prétendent que les comédiens de doublage ne sont pas de vrais comédiens, et qu’ils ne font que s’asseoir et lire un texte ?

Que tout d’abord, nous travaillons debout ! Puis que c’est un travail fatiguant. Lorsque nous rentrons le soir, il arrive que nous n’ayons plus de voix, nous sommes morts !

– Véronique doit se casser la voix, sur Marge !

Elle descend de deux octaves, à la fin de la journée !
Il faut être très attentif, on ne peut pas se permettre d’être enrhumé par exemple sinon on doit annuler les enregistrements… C’est un vrai travail de comédien et de sportif aussi ! On ne peut pas faire les choses à moitié, ou à l’économie, sinon ça ne fonctionnerait pas !

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Véronique Augereau

Voici l’interview de Véronique Augereau !
Vous la connaissez évidemment comme étant la voix de Marge Simpson, mais elle est aussi la voix française de Rene Russo (L’Arme Fatale 3 & 4, Alerte, Thomas Crown), Linda Hamilton (Terminator 2, Le Pic de Dante, Chuck), et Jamie Lee Curtis (True Lies, Freaky Friday), entre autres !
Bonne lecture !

– Qu’est-ce qui vous a poussé vers la comédie ?

Cela remonte à ma petite enfance. A l’âge de cinq ans, je me voyais déjà comédienne, et je ne m’imaginais pas autre chose ! J’ai donc tout fait pour. Comme j’avais des parents très compréhensifs, ils ont tout de suite accepté mon choix, il fallait juste que je passe mon Bac ! Puis je suis montée à Paris, j’ai profité du pied-à-terre que mes parents avaient là-bas.
Puis je suis allée à Angers, mais il n’y avait pas encore de cours d’art dramatique. J’ai quand même pu prendre des cours de poésie et de diction.
Au concours, j’ai pu rencontrer le professeur du Conservatoire de Rouen qui m’a dit d’y aller pour continuer mes études. Là-bas, j’ai monté quelques spectacles avec mon professeur, puis j’ai tenté ma chance à Paris. J’ai tenté le Conservatoire, mais ils ne prenaient que huit filles, et ne m’ont pas choisie. J’ai par contre été prise à la Rue Blanche. J’y suis restée quelques mois, mais je ne m’y plaisais pas trop… Je suis donc retournée faire des ateliers au Cours Florent, ce que j’aimais beaucoup. J’ai commencé à jouer au théâtre, j’ai aussi fait de la radio. On m’a dit « Avec la voix que tu as, pourquoi ne ferais-tu pas du doublage ? ».
J’ai donc commencé à fréquenter les petits bancs de l’école du doublage, et petit à petit, j’ai fait des ambiances. Puis d’échelon en échelon, j’en suis arrivée aux premiers rôles. J’ai vraiment commencé le doublage en 1987. Pour les Simpsons, je suis arrivée en fin de casting, parce que personne ne pensait à moi pour le rôle.

– Comment s’était passé le casting ?

Il y avait un monde fou sur le plateau, dont les américains, et notre directeur de casting actuel. On nous a montré la version originale, dont je trouvais les graphismes assez laids, d’ailleurs ! Une peau jaune, des yeux globuleux, je me demandais « Mais pourquoi un tel engouement pour ça ?! ». J’ai donc fait les essais, on m’a demandé si je pouvais garder cette voix longtemps, ce à quoi j’ai répondu oui, puis quelques mois après, on a eu les réponses.

– Quand vous avez dit pouvoir conserver cette voix, vous ne pensiez pas que vous finiriez aphone, certains soirs ?

Non, pas du tout ! Je voulais avoir cet essai, donc j’avais répondu oui, sans vraiment y penser ! Il m’est arrivé de finir aphone durant les premières saisons, parce que j’avais bêtement trop forcé. Je faisais des gammes, au début, avant de partir travailler, pour retrouver la voix de Marge. Je m’énervais, quand je n’y arrivais pas ! Maintenant, cela me vient beaucoup plus naturellement.

– Philippe me disait qu’après une journée de travail, votre voix descendait de deux octaves !

Oui, c’est fatiguant ! Je travaille demain sur la série, ce le sera tout autant ! Mais voilà, on est toujours heureux de les retrouver ! On ne travaille que dix jours sur les Simpsons, échelonnés dans l’année, donc cela vient peut-être du fait que c’est court et intense !

– J’en parlais aussi avec lui, vous avez souvent travaillé sur les mêmes films ou séries sans vous croiser, je lui avais par exemple parlé de Terminator 2.

Peu de temps avant les essais pour les Simpsons, il y avait eu une grande fête de fin de série, dans laquelle j’avais un rôle important. Quand on regarde la vidéo de la soirée, on se croise sans arrêt, sans jamais se regarder ou se parler !

– Un ami qui réside au Québec voulait vous demander si vous aviez écouté la série en version québécoise.

Oui, on a eu l’occasion de le faire, car des voisins qui sont allés là-bas ont trouvé un coffret sur lequel était écrit « version française ». Ils l’ont donc acheté, pour se rendre compte que c’était une autre version. J’ai adoré ! Ils retransmettent tout l’esprit de la série à leur sauce, avec leurs expressions et leur « parler » très spécifique. C’est à mourir de rire !

– J’ai déjà lu votre réponse à cette question, mais la série ne comptait à l’époque que quatorze saisons, je vais donc vous la reposer : quels sont vos épisodes favoris ?

Je n’ai pas vraiment d’épisode favori. J’adore les épisodes centrés sur la famille, ou sur la relation de couple d’Homer et Marge. C’est un couple qui malgré tout ce qu’il pourra traverser ne se quittera jamais, et je trouve ça vraiment génial.

– Je suppose donc que vous n’êtes pas « fana » des épisodes spéciaux de Halloween…

Non, je ne les aime pas du tout ! Ce n’est pas mon truc ! Je l’ai peut-être déjà dit à l’époque, non ?

– Philippe n’a pas su répondre, mais vous, sauriez-vous dire à combien d’interviews ou de conventions vous participez chaque année ?

Euh… Depuis le film, elles sont innombrables, en tout cas !

– Justement, pourquoi cet engouement depuis le film ? La série connaissait déjà en succès retentissant.

Oui, c’est vrai, mais c’était la première fois que la Fox mettait en avant des voix françaises comme nous ! Ils nous ont mis en avant de partout. Et puis, Philippe et moi sommes très, très complices, c’est donc plus facile de le faire à deux. Nous représentons le couple, c’est aussi du pain béni pour la presse. Et puis nous aimons faire ça à deux, ce n’est pas évident d’avoir toujours la même disponibilité en nous déplaçant de partout. Et je trouve normal de le faire, car c’est grâce à tous ces gens qui nous écoutent que ça marche ! On l’a encore vu la semaine dernière, nous étions à un salon du cinéma. Notre stand a été pris d’assaut ! Nous devions faire une conférence, avec une présentation du doublage. Eh bien nous en avons fait deux, dans lesquelles tout le monde n’a pas pu entrer.
Et puis on nous entend de plus en plus, entre Canal + qui a l’exclusivité sur les nouvelles saisons, et W9 qui fait un carton avec la série.

– Cela doit faire énormément plaisir, de voir son travail reconnu ainsi.

C’est formidable, et inimaginable, à la fois ! C’est pour ça qu’on nous demande souvent, aussi, si nous n’en avons pas marre, au bout de vingt ans… Eh bien sachez que non !

– Philippe m’a dit qu’il avait détesté ça, et vous, comment avez-vous vécu le doublage des jeux-vidéos ?

Disons qu’heureusement, j’en fais très peu ! C’est anti-comédien à souhait ! Il y a un spectre devant nous, pour nous indiquer la hauteur de la voix, et la durée de la piste, et l’on doit dire ce qui nous est indiqué… Bon, cela fait partie de notre boulot, mais un secteur peu valorisant de notre métier, parce qu’on ne joue pas !

– Qu’auriez-vous à répondre aux personnes qui prétendent que les comédiens de doublage ne sont pas de vrais comédiens, et qu’ils s’assoient juste pour lire un texte ?

Je dis toujours que pour faire du doublage, il faut être comédien. Ensuite, tous les comédiens ne peuvent pas faire de doublage, parce qu’ils ne peuvent pas s’oublier, qu’ils n’y arrivent pas, ou n’en ont tout simplement pas envie. Philippe aime à dire que « ce n’est pas du karaoké », parce qu’il faut interagir avec ce que l’on voit à l’écran. Ce n’est pas simple, mais c’est passionnant !

Patrick Béthune

Voici l’interview de Patrick Béthune ! Vous pouvez voir une partie de sa voxographie sur http://fr.wikipedia.org/wiki/Patrick_Bethune
Il est entre autres la voix officielle de Kiefer Sutherland, de John Schneider, et a doublé de nombreuses fois le fantastique Brendan Gleeson !
Très bientôt je l’espère, l’interview disponible en audio !

Jeudi 8 Décembre 2011

– Pourquoi comédien ?
Par désir ! Je me suis inscrit à l’atelier d’un américain tout juste débarqué à Paris qui représentait l’Actors Studio de Lee Strasberg : Andreas Voutsinas. J’avais dix-huit ans. Je me suis retrouvé avec des comédiens professionnels (Claude Brasseur, Michèle Simonnet, Brigitte Fossey, etc…) qui venaient se faire coacher pour des tournages ou des scènes de théâtre : j’ai tenu six mois et j’ai arrêté… trop forts pour moi ! Je suis devenu coursier, j’ai ensuite participé à l’organisation de concerts rocks avec KCP pendant six ans puis brocanteur pendant quinze ans avant de retenter l’aventure à quarante ans : je suis allé m’inscrire au cours Florent (six mois) puis à l’École du Passage de Niels Arestrup (un an et demi) avant de retrouver le Théâtre des Cinquante de Voutsinas. Ça y est, je pouvais enfin jouer ! Le théâtre, le cinéma, le bonheur ! Au bout de quelques années, un copain comédien m’a proposé de venir assister à des enregistrements de doublage et j’ai adoré.

– En quelle année était-ce ?
C’était fin 1998, à peu près. A partir de là j’ai assisté de plus en plus, j’ai fait pas mal d’ambiances, des petits rôles puis j’ai décroché mon premier rôle principal dans une série de dessin animé.

– Vous vous rappelez lequel ?
C’était Allô la Terre, ici les Martin, le rôle de Georges Martin, une espèce de déglingué qui vivait avec toute sa famille déjantée sur une planète de dingues : c’était jouissif ! Ça a duré un an et demi. Pendant ce temps, je continuais mes petits rôles dans des séries et autres téléfilms avant qu’on me propose de participer aux essais pour le rôle de Jack Bauer dans une nouvelle série : 24h. Ça a été ma grande chance : doubler un tel personnage et au fil des saisons pouvoir rencontrer plein de comédiens différents, des directeurs artistiques, etc…

– En 2001, vous aviez aussi commencé Smallville, où vous doubliez John Schneider qui jouait Jonathan Kent.
Oui, là encore le fait de tomber sur un rôle récurrent chez Dubbing Brothers m’a permis d’être un peu plus connu dans le milieu du doublage.

– Vous suivez encore John Schneider ?
Oui, bien sûr. Il ne fait pas des choses monstrueuses, mais il tourne beaucoup dans des téléfilms, des séries comme Desperate Housewives par exemple. J’ai aussi la chance de doubler régulièrement Treat Williams depuis la série Everwood.

– Je voudrais m’attarder un peu sur 24 : vous avez suivi Kiefer Sutherland sur huit saisons, un téléfilm, peut-être un film qui va arriver dans quelques années !
J’ai lu récemment que le tournage était en effet programmé pour avril ou mai prochain (2012, ndlr) en Europe.

– Ah, ça y est ? Parce que plusieurs scénarios avaient été écrits, ça n’avançait pas…
Ils n’arrivaient pas à se mettre d’accord… aux dernières nouvelles, le scénariste serait celui de Jeux de Pouvoir, dans lequel j’ai d’ailleurs doublé Russell Crowe. En revanche, le réalisateur ne serait pas encore définitivement choisi. Mais bon, c’est en bonne voie alors qu’on pensait le projet abandonné.

– Il y avait des différences de travail entre une saison de 24 et le téléfilm, le format n’étant pas le même ?
Non, nous avons enregistré le téléfilm au même rythme que les épisodes. Surtout qu’arrivant après la 6ème saison, nous tenions déjà plutôt bien nos personnages, donc ça ne posait pas de problème. Ça s’est fait en trois jours.

– Et combien de temps vous prenait une saison ?
L’enregistrement d’une saison s’étalait en gros entre les mois de mars et fin juillet, trois à quatre jours par mois en ce qui me concerne. Les épisodes nous arrivaient au compte-goutte : deux à trois mois après leur diffusion aux Etats-Unis. Tout devait aller très vite. Par exemple, le tournage des épisodes 6 et 7 s’effectuait alors que le début de la saison était déjà en diffusion : c’était vraiment du flux tendu ! On commençait l’enregistrement des épisodes en France alors que le tournage américain de la saison n’était pas terminé.

– Comment avez-vous abordé le rôle ?
Tout notre travail consiste à s’approcher au plus près de l’interprétation du comédien original en évitant à tout prix toute vision personnelle ou différente du personnage à doubler. Je n’ai pas cherché à imiter Kiefer Sutherland. Le personnage de Jack Bauer est beaucoup dans le souffle, dans une espèce de tension « sourde » qui montre à la fois sa résolution dans l’action et ses faiblesses, ses doutes. J’ai essayé de reproduire au mieux cet état choisi par le comédien pendant le tournage.

– Et il me semble que le directeur de plateau était Philippe Peythieu, que vous avez retrouvé sur Les Simpsons pour l’épisode faisant justement référence à 24.
Philippe adore son métier, sa direction artistique est précise, simple et efficace : j’ai beaucoup appris à ses côtés. Et en huit ans, cette belle complicité s’est transformée en belle amitié.

– Et même si la série s’est terminée l’année dernière, vous continuez à suivre Kiefer Sutherland au cinéma, par exemple dans Mirrors il y a quelques années.
Je l’ai suivi depuis dans tous ses films, ses téléfilms, ses participations dans des films d’animations comme Monsters vs Aliens, dans des documentaires, ses pubs pour Mac, etc…

– On peut donc dire que vous êtes sa voix officielle ?
Oui, à peu près… je ne l’ai pas doublé dans Melancholia de Lars Von Trier !
– Tintin est donc sorti il y a quelques mois, comment êtes-vous arrivé sur le Capitaine Haddock ?
On m’a appelé pour faire une bande-annonce, c’était Tintin, Le Secret de La Licorne !

– Vous n’étiez pas prévenu de quelle bande-annonce il s’agissait ?
On est rarement prévenu. On nous appelle : «t’es libre tel jour pour une bande annonce ?» et voilà ! Jean-Philippe Puymartin m’a demandé de doubler Barnabé dans ce premier film annonce de Tintin. Le casting des personnages principaux n’était pas terminé. Je connaissais bien Jean-Philippe qui m’avait déjà dirigé à de nombreuses reprises. Je rêvais de doubler le Capitaine Haddock et lui ai demandé de participer au casting : il a gentiment accepté et j’ai été choisi !

– Et comment s’est passé le doublage ? Plusieurs comédiens m’ont dit que Spielberg était un réalisateur très impliqué sur le doublage de ses films, et qu’il a toujours un représentant présent sur le plateau.
Il a une représentante, Claudia, qui s’occupe de tous les doublages de ses films. C’est énorme ! Pour Tintin, elle a dû gérer 32 langues différentes simultanément ! Elle travaille depuis le studio où on a fait le doublage du film : elle était extrêmement présente ! Ça peut s’expliquer par le fait que le doublage français est souvent considéré comme une référence.

– Dans quelle mesure intervient-elle sur le doublage ?
Une fois que la scène travaillée avec Jean-Philippe est terminée, elle vient nous dire si ça lui plait ou pas, si ça correspond à ses attentes… c’est elle qui a le dernier mot.

– Vous avez aussi doublé plusieurs animés japonais, comme RahXephon, ou Ghost in the Shell, est-ce différent à doubler d’un dessin animé occidental ? Les japonais étant très expressifs dans leurs doublages, parfois exagérément, comment retranscrivez-vous ça à l’écran ?
Alors là on est obligé de s’éloigner un peu de la version originale. On ne garde que l’énergie. En ce moment, je travaille sur une série japonaise, One Piece, qui fait un tabac là-bas. La nouvelle direction de la maison de production a décidé de changer le narrateur français : avec l’accord du comédien concerné, j’ai repris le rôle. L’interprétation doit être beaucoup plus impliquée, plus énergique ! C’est très différent d’un dessin animé occidental.

– Et pour Harry Potter, comment ça s’est passé ?
J’ai passé des essais sous la direction de Jenny Gérard. C’était un personnage particulièrement agréable à doubler, notamment parce que Brendan Gleeson est un excellent comédien ! C’est un acteur fantastique qui a travaillé à la Royal Shakespeare Company, un homme de théâtre. Je l’ai doublé récemment dans L’Irlandais où il joue le rôle d’un flic ripoux de base, qui boit de la bière jusqu’à plus soif au fond d’un pub irlandais entouré de putes… réjouissant, que du bonheur !

– On peut aussi vous entendre dans des jeux vidéo, comme par exemple dans celui de 24, ou les Call of Duty. Comment se passe le doublage d’un jeu vidéo ?
C’est une technique particulière. On n’a pas d’image, on nous montre éventuellement le personnage sur une photo ou un dessin et ensuite on travaille avec une contrainte : l’espace sonore dans lequel on doit enregistrer est matérialisé sur un écran ; on nous passe une fois la référence anglaise et on doit faire entrer notre interprétation dans cet espace précis. C’est assez troublant au début. Heureusement, on est dirigé et la référence anglaise nous donne l’esprit, l’énergie et la situation du personnage.

– Que pensez-vous de cette facette de votre métier ? J’ai parlé à des comédiens qui appréciaient, d’autres moins…
C’est un peu comme les Voice over dans les documentaires, ce n’est pas passionnant a priori, mais c’est toujours pratiqué dans une bonne ambiance avec des gens concernés et professionnels… alors, ça devient un plaisir.

– J’ai lu que vous aviez eu l’occasion de rencontrer Kiefer Sutherland en vrai !
J’étais allé à Los Angeles pour accompagner le réalisateur d’un film français dans lequel j’avais joué. C’était l’année de la troisième ou quatrième saison. Comme j’étais là-bas, j’en ai profité pour chercher le nom de l’agent de Kiefer Sutherland. Je l’ai appelé et lui ai dit que j’étais la voix française de Jack Bauer. Il m’a donné les coordonnées de l’assistante de Kiefer qui m’a rappelé dix minutes plus tard : «on tourne cette nuit à Pasadena, vous pouvez venir ?». Euh… bon, d’accord. Ils tournaient dans un hôpital. Au début, je pensais me cacher dans un coin en attendant mais j’ai été très aimablement accueilli par les producteurs qui m’ont dit «viens, on travaille sur le même bateau !». J’ai rencontré Kiefer qui allait tourner et m’a demandé de l’attendre. J’ai pu voir l’ambiance particulière du tournage, la lumière, les deux caméras qui donnent ce mouvement dans la série, comment ils travaillent. C’était marrant de se dire que j’allais doubler quelques mois plus tard la scène à laquelle j’assistais ! Puis j’ai pu discuter avec Kiefer Sutherland. Il m’a demandé comment marchait la série en France, comment elle était reçue, comment se passait le doublage, etc… il a fini en me disant «si tu viens jouer aux Etats-Unis, je te double !». Sympa, non ?

– Il doit avoir une stature un peu particulière ? Il doit être assez impressionnant !
Là bas, sur un plateau, tout le monde est extrêmement professionnel. Les producteurs, les acteurs, les petits, les grands, les techniciens, tous sont logés à la même enseigne. Après, sortis de là, ils ne roulent pas dans les mêmes voitures et ne vont pas dans les mêmes restaurants, mais sur le tournage, ils sont tous simples et pros !

– C’est quelque chose qui existe moins en France ?
Aux Etats-Unis, on passe un coup de fil, on a un rendez-vous immédiat avec n’importe quel producteur, n’importe quel agent ! Il vous laisse un quart d’heure mais peut le rencontrer, on peut discuter. Ils ne veulent pas risquer de passer à côté de quelque chose d’intéressant (et c’est le cas pour tous les secteurs professionnels). En France, il suffit d’essayer de joindre ne serait-ce qu’une secrétaire pour comprendre la complexité inextricable du système.

– Des doublages qui arrivent ?
Je viens de passer des essais pour une série…croisons les doigts ! Sinon j’ai quelques dates d’enregistrement de prévues, pour le reste, on nous appelle souvent au dernier moment.

– Et pour finir, que répondriez-vous aux personnes qui affirment que le doublage, c’est « s’asseoir et lire un texte » ?
Qu’ils essayent ? J’ai vu un jour une jeune femme venir faire des essais sur un plateau, une animatrice de radio avec une très jolie voix. Elle a d’abord assisté puis elle a essayé : ça ne marchait pas. La technique du doublage est très facile à comprendre, il faut un peu de temps pour la maitriser et… après, il faut interpréter, jouer, et c’est le métier du comédien !

– Du coup, que pensez-vous du fait que de plus en plus de stars non comédiennes soient appelées pour doubler des dessins animés, par exemple ?
C’est une démarche marketing pure. Certaines stars se débrouillent très bien. Les humoristes surtout comme Elie Semoun ou Gad Elmaleh car ils ont immédiatement l’énergie nécessaire. Après, pour d’autres, c’est plus difficile… je ne parle pas des non comédiens, comme par exemple Cauet dans Garfield. C’est un très bon animateur mais ça ne suffit pas. Mais pour le marketing, c’était parfait : il en a parlé dans ses émissions, à la radio, dans la presse, etc… ça se paye ! Dommage pour le film.

– Merci beaucoup, Patrick !
Avec plaisir !

Bernard Gabay

Voici ce soir l’interview de Bernard Gabay, dont une partie du travail est observable sur http://fr.wikipedia.org/wiki/Bernard_Gabay
Nous avons pu l’entendre dans les rôles de Viggo Mortensen, ainsi que de Robert Downey Jr., du côté du cinéma, et de Gary Sinise (Les Experts : Manhattan) ou encore Robson Green (La Fureur dans le Sang) pour le petit écran.
Un grand moment, encore une fois !
L’interview est en deux parties, je n’ai malheureusement pas eu le choix. La photographie utilisée pour la vidéo a été réalisée par Michel Courant.

 

–           Tout d’abord, qu’est-ce qui vous a poussé à devenir comédien, un rêve de gosse ?

Oui tout à fait, on peut dire ça, un rêve d’enfant.

–          Et qu’avez-vous suivi comme cursus ?

En fait, j’ai pris un seul cours d’art dramatique, à l’âge de 16 ans, et j’ai été engagé, par une suite d’heureux hasards, dans un film pour le cinéma qui s’appelait Les Turlupins et dont j’ai été le héros du jour au lendemain. C’était un film de Bernard Revon.

–          De quoi parlait le film ?

C’était des adolescents autour de 15 ou 16 ans dans un internat pendant la Seconde Guerre Mondiale, et toutes leurs stratégies pour atteindre le collège des filles, leurs turlupinades. Et tout cela amenait à la première histoire d’amour du héros, que j’incarnais.

–          Autre que le cinéma, vous avez fait beaucoup de théâtre, qu’est-ce qui vous y attire le plus ?

Au départ, c’était les grands textes, les grands auteurs. C’est ce qui m’active toujours aujourd’hui, d’ailleurs, Tchekov, Shakespeare, Labiche, Claudel…  C’est fou le nombre d’auteurs qui nous plongent dans une sorte de puits insondable de complexité et de richesses, et qui peuvent donner des joies incroyables dès qu’on creuse un peu, qu’on incarne les personnages, et qu’on mène des enquêtes, sur eux, sur la pièce, sur l’auteur, sur nous, en quelque sorte !
(nous plongent dans une sorte de puits insondable de complexités

–          Peut-on vous voir jouer en ce moment ?

Alors on va bientôt pouvoir me voir jouer au Théâtre National de Strasbourg, une pièce de Labiche, La Cagnotte, un  vaudeville, au printemps (2009, ndlr).
Ca raconte l’épopée d’un groupe de provinciaux qui jouent à la bouillotte, et qui économisent pour se constituer  une cagnotte. Ce sont tous des bourgeois un peu mesquins, plein de secrets, finalement assez proches de nous à cet égard. Ils passent discrètement des annonces de recherche matrimoniale. Ils finissent par casser leur cagnotte et décident de partir à Paris, et pour certains se rendre dans cette sorte de salon, pour accéder à cette promesse de bonheur – c’est vendu comme ça en tout cas.  Je joue l’entremetteur, une sorte d’illusionniste qui veut éblouir tout le monde et, puisqu’il fait payer les uns et les autres, « vendre » de la rencontre et du mariage.

–          Et quel est le meilleur souvenir que vous gardiez du théâtre ?

C’est difficile ça, parce qu’il y en a un certain nombre ! Récemment, c’est quand même La Périchole (de Jacques Offenbach), Oncle Vania (de Anton Tchekhov) et Le Cadavre Vivant (de Tolstoï), des spectacles que j’ai joués récemment avec la metteur-en-scène Julie Brochen, pour laquelle  je vais jouer La Cagnotte, justement. Avec elle, tout est combiné, la beauté des textes, son inspiration, son audace, son humanisme, et surtout, l’art d’associer certains acteurs, artistes, musiciens, éclairagistes, scénographes, décorateurs…
J’ai fait une grande rencontre aussi avec un auteur – metteur-en-scène – musicien qui s’appelle David Lescot (il a eu le Molière de la révélation théâtrale, pour La Commission Centrale de l’Enfance) avec qui j’ai fait deux spectacles de théâtre musical, et que je considère comme un frère de théâtre. Il y a aussi… C’est difficile ! Un autre qui m’est très cher, un spectacle avec un metteur-en-scène russe, qui s’appelle Emile Salimov, pour qui j’ai joué une adaptation du Procès de Kafka, dans laquelle je jouais le rôle de K, c’est un grand souvenir pour moi !

–          J’ai vu aussi que vous chantiez, vous pouvez nous en dire plus ?

Je chante depuis à peu près vingt ans, j’ai fait 15 ans de chant lyrique, puis j’ai rencontré il y a une dizaine d’années une femme qui s’appelle Giovanna Marini, qui est une ethnomusicologue italienne et qui recueille les chants traditionnels d’Italie. J’ai suivi cinq années d’études avec elle, à l’université de Paris VIII, en ethnomusicologie, où on travaillait les chants traditionnels d’Italie du Sud, des polyphonies majoritairement a cappella. Et pour moi la force de ces chants est absolument extraordinaire, tellurique, parce qu’ils précèdent toute la musique savante, et parce qu’ils sont la musique des gens ordinaires, dans un sens noble, des gens simples. Ces chants rejoignent l’origine du théâtre, du point de vue de l’oralité, ce qui se transmettait de cœur à cœur, de générations en générations  et ont gardé une force archaïque, qui m’avait instantanément saisi. J’en ai reçus beaucoup, et j’en ai transmis certains, dans des spectacles, dans Le Cadavre Vivant par exemple où j’avais fait travaillé un chœur. J’ai aussi fait de la direction musicale, tout en chantant aussi (La Fausse Suivante, de Marivaux).
Et depuis quelques temps, je travaille avec Martina Catella, qui dirige les Glottes Trotters, école de chants du monde. Elle a une façon de faire travailler vraiment complète, qui permet de la faire voyage dans les résonances du corps, vers toutes sortes de styles et d’esthétiques musicales différentes – russes, bulgares, turcs, argentins, etc ! Nous nous produisons régulièrement dans des concerts, au New Morning avec des tziganes, au Festival des Suds à Arles. Là ce sont des chants du monde, c’est une spécialiste des musiques du Pakistan, d’Asie Centrale. Elle a à cœur de mélanger les élèves qu’elle forme à ces chants-là, et les musiciens dont c’est vraiment la culture. Il y a un pont entre  nous qui le travaillons et eux qui le vivent depuis leur enfance.

–          Oui, c’est vraiment une rencontre.

Une rencontre, oui, des ponts, c’est miraculeux ce qui se passe, c’était inoubliable !

–          Pour en revenir un peu au cinéma et à la TV, j’ai vu que vous aviez joué dans un film tourné en anglais, et un téléfilm tourné en espagnol, pouvez-vous nous en dire plus ?

Alors, le film en anglais, c’était un moyen-métrage, Bach and Variations, du réalisateur Anthony Fabian, qui se trouve être la personne qui m’a doublé aux Etats-Unis dans le premier film dans lequel j’ai tourné, Les Turlupins. Il avait cherché à me contacter plus tard, parce qu’il avait très envie de me rencontrer et de travailler avec moi. Et puisqu’il s’est destiné, après ses activités d’acteur, à devenir metteur-en-scène, il m’a proposé cette histoire, qu’il voulait tourner avec moi, et des acteurs anglais, à Londres. Ca m’a vraiment enchanté de tourner ça dans les deux langues, j’aime beaucoup ça. Il vient de réaliser son premier long-métrage, Skin, en Afrique du Sud, qui sort cet été à Londres.
En ce qui concerne le film tourné en espagnol, eh bien comme j’ai des origines espagnoles, je peux très vite m’y mettre. Et quand il a été question de faire des essais sur ce tournage sur Pablo Neruda, où on cherchait un acteur qui puisse l’incarner, la société de production m’a demandé de travailler ses poèmes, j’ai passé les essais, et j’ai tourné dans ce docu-fiction.

–          Je suppose que ca fut une bonne expérience ?

Oh oui, bien sûr ! D’abord, j’adorais travailler en espagnol, l’œuvre poétique de Pablo Neruda est magnifique, c’est passionnant ! C’est une expérience très enrichissante de tourner dans une langue étrangère, et de bouleverser tous ses repères.

–          Et qu’est-ce qui vous a amené, plus tard, à vous spécialiser dans la synchro ?

Alors, le mot « spécialité », pour moi, s’entend dans le sens où j’en fais de façon régulière, mais pas exclusive. A mes tout débuts, l’acteur André Lambert, qui m’avait à l’époque fait rencontrer les personnes grâce auxquelles j’ai tourné dans Les Turlupins, faisait du doublage. Il m’a donc présenté à une maison de doublage, Record Films. Gérard Cohen, son directeur, dirigeait à l’époque les versions françaises de la fine fleur des auteurs étrangers. Ca m’a tout de suite aimanté. On entre pour donner sa voix, et essayer de suivre ce que fait le personnage, et ça s’apparente un peu pour moi à La Rose Pourpre du Caire, de Woody Allen, puisqu’après l’avoir enregistrée, on écoute sa propre voix, amplifiée et rentrée dans l’écran. C’est comme rentrer dans la chair de l’image. C’est encore pour moi un effet assez magique !

–          Georges Caudron me disait qu’au début, c’était un peu dur d’accepter sa propre voix à l’écran, vous avez ressenti ça aussi ?

Oui, bien sûr, je ne supportais pas de m’entendre au début ! Quand j’étais plus jeune, j’avais beaucoup de mal, et à me voir n’en parlons pas ! On se voit sous un autre angle, on ne se voit bien évidemment pas comme dans un miroir, car la caméra crée une sorte de quatrième dimension. On se voit de trois quarts, de dos, d’un œil extérieur, comme les autres nous voient, et ça c’est un choc !

–          Et est-ce que vous avez une façon particulière de rentrer dans le rôle du personnage dont vous vous occupez ? Je pense surtout à la série La Fureur dans le Sang, car quand on voit le sujet traité, et la personnalité du personnage principal, on pourrait s’attendre à ce que votre approche soit un peu plus spéciale.

Oui, incontestablement. Là, vous me parlez vraiment des choses que je préfère, j’aime beaucoup ce personnage de Tony Hill.

–          J’adore vraiment cette série, je l’avais découverte par hasard sur Canal +, et je n’avais jamais pu m’en décoller. Le psychiatre est lui-même à limite de la folie, il parle tout seul, il est dans son monde, il ne se rend pas toujours compte de ce qu’il fait. Par exemple, quand il quitte soudainement une réunion pour s’occuper de son affaire, on sent qu’il n’est pas totalement sain d’esprit.

Oui, et c’est ça qui est passionnant. Avec les anglais, on n’est plus du tout dans quelque chose de superficiel. Ils osent aborder et traiter des sujets comme on le fait assez peu en France. On y voit tout un tableau de la société anglaise où ont lieu ces crimes atroces qu’il est sensé résoudre. Il analyse les abîmes des êtres qui sont touchés par ces dérèglements. Ce qu’il y a de fantastique dans cette approche du scénario, c’est que l’on affronte avec une franchise absolue la réalité d’une société en pleine déréliction. On ne fait pas comme dans certaines séries américaines, c’est-à-dire juste le crime, attraper l’assassin, le punir, et l’épisode s’arrête. Mais ici, on essaye de comprendre les fondements des dérèglements humains, au moyen de recherches approfondies sur les pathologies et leurs liens avec les actes destructeurs des criminels.

–          Et puis, Robson Green joue vraiment bien, il donne vraiment l’impression de fouiller, de s’enfoncer un peu plus dans le passé, dans l’esprit de ces êtres, jusqu’à lui-même sombrer.

C’est ça, c’est sa façon de les trouver, s’immerger dans la logique et l’esprit du criminel, virtuels au départ, puis de plus en plus réels, jusqu’au vertige, puisque c’est une sorte de cohabitation, 24H/24H.

–          Dans le premier épisode de la série, il se fait même enlever par le criminel de l’épisode.

Oui voilà ! Alors pour Robson Green, le travail est énorme ! Puisque dès qu’il y a un déclenchement de pensées, il parle en même temps qu’il pense. Le piège, ce serait de lire les blocs énormes de texte qu’il peut avoir, sans reproduire l’instantané de la réflexion. Et ça me demande une préparation particulière. J’ai besoin d’avoir le texte avant, de façon à le relire, le relire, le relire, pour ne surtout pas le découvrir le jour où je dois enregistrer, de façon que à ce que tout soit parfaitement intégré du point de vue du sens, et de façon à rechercher à reproduire un instantané, un présent. C’est très difficile à faire, mais je ne suis pas tout seul, il y a aussi un directeur de plateau. Au début, je le faisais en Belgique, avec plusieurs directeurs artistiques.  Maintenant, ça se fait en France, en ce qui concerne mon rôle, et c’est Nathalie Regnier, qui dirige aussi la série Desperate Housewives, dans laquelle je double Carlos, qui me dirige. Et il y a vraiment une richesse d’échanges entre nous. Elle m’amène toujours plus loin, et ça pour moi, c’est très précieux, voire essentiel !

–          Et lorsque vous travaillez vos scènes, le faites-vous tout seul, ou avec les autres acteurs ?

Eh bien, quand le doublage se faisait en Belgique, je travaillais avec Véronique Biefnot, qui doublait Hermione Norris. Je faisais toutes mes scènes avec elle.

–          Et depuis que vous travaillez à Paris, ca ne se fait plus ? Enfin, de toute façon, Hermione Norris a quitté la série, c’est Simone Lahbib qui la remplace.

Oui, et c’est une actrice belge qui la double, à Bruxelles, alors que je suis à Paris.

–          N’est-ce pas trop déroutant de travailler sans l’autre ?

Si bien sûr, l’idéal ce serait que tout se fasse à Paris, et avec des acteurs français de préférence, parce qu’il faut savoir que cela se fait en Belgique pour des histoires de budget, parce que c’est moins cher, les acteurs belges s’étant moins défendus que les français dans le secteur du doublage. Donc souvent, comme dans l’industrie française, les choses sont délocalisées, ce qui est le cas de cette série, malheureusement pour l’unité artistique générale

–          Et êtes-vous la voix française officielle d’acteurs comme Viggo Mortensen, ou Robert Downey Jr. ?

Officielle, entre guillemets ! Alors, oui, c’est vrai que depuis Le Seigneur des Anneaux, on m’appelle systématiquement pour doubler Viggo Mortensen, parce que le film a eu un tel retentissement que les producteurs désirent avoir l’acteur qui l’a doublé dans la trilogie. Il y a aussi Robert Downey Jr., que je double depuis peut-être 15 ou 20 ans. Je faisais mes débuts, et je l’ai doublé dans un de ses premiers films (à Records Films, d’ailleurs), qui s’appelle De la neige sur Beverly Hills (1988, ndlr), c’est dire ! Et puis il y a eu la série Ally McBeal dans laquelle je l’ai doublé aussi, ainsi que beaucoup d’autres films, étonnants, où il est formidable, en majorité indépendants tels que Kiss Kiss Bang Bang, ou The Singing Detective. Et puis là, avec Iron Man, c’est un autre circuit qui s’ouvre à lui.
C’est vraiment un acteur exceptionnel, c’est comme un alter-ego pour moi, je me sens absolument en phase avec son fonctionnement totalement imprévisible.

–          Et y a-t-il des acteurs plus difficiles que d’autres à doubler ?

Oui, certainement, mais de toute façon, ce n’est jamais gagné ! Maintenant, je commence à en connaître un certain nombre. Mais pour d’autres, à chaque film, je me pose des questions. Par exemple, Daniel Day-Lewis, que je double depuis Au nom du Père, où il était exceptionnel. J’ai aussi eu à le doubler dans Gangs of New York, où il compose une sorte d’ogre, avec une voix tout droit sortie du grand guignol. Au début, quand j’ai vu le film, je me demandais où j’allais aller chercher ça. Puis petit à petit, on se plonge dans le film, on se jette à l’eau, et il se passe des tas de choses, par mimétisme, par imprégnation, par erreur aussi. Ca, c’est fondamental.
Le temps de travailler, c’est essentiel  pour faire du doublage, pour que ce soit d’une qualité minimale, il faut qu’on ait le droit à l’erreur, le temps de chercher, de travailler, d’écouter l’original. Il y a quelqu’un avec qui j’aime beaucoup travailler, Michel Derain, qui a dirigé beaucoup de grands films d’ailleurs. Avec lui, on sait que le premier jour, on cherche ! Et s’il n’y a pas cette erreur possible, eh bien on arrive avec sa valise de savoir-faire, et on se débrouille avec ce qu’il y a, et on ne bouge pas. Or, pour moi, il est essentiel de se déplacer vers l’acteur, et le personnage qu’il propose.

–          Êtes-vous gestuel dans votre travail ? Je sais que certains acteurs aiment bien bouger pour encore mieux être dans la peau du personnage.

Oui, j’accompagne, il y a un rythme, un mouvement, une respiration que l’on essaye de restituer. Et puis il y a des acteurs, come Gary Sinise, dans Les Experts, où ce n’est pas du tout le cas. C’est quelqu’un d’extrêmement mental. Toute la force de mouvement est concentrée dans la tête et dans la diction, qui est vraiment rigide, tenue, précise.

–          Vous travaillez sur quelque chose en ce moment ?

Oui, je prépare l’ultime saison de la Fureur dans le Sang que je vais commencer. Récemment, j’ai fait The Duchess, avec Ralph Fiennes et Keira Knightley, un très beau film, ainsi que Le Liseur. J’avais aussi fait Tonnerre sous les tropiques.

–          Nominé aux Oscars d’ailleurs !

Ah, Downey Jr est nommé pour ce rôle ? C’est formidable ! Ce qu’il fait dedans, c’est vraiment irrésistible !

–          D’un ordre plus général, vos goûts cinématographiques, cela tourne autour de quoi ?

Je n’ai pas de genre a priori. J’aime les films de Kurosawa, Les Sept Samurais. Les films d’Orson Welles, de Gus Van Sant. Et j’ai découvert ses films en les doublant (My Own Private Idaho), c’est du très, très grand cinéma. J’aime beaucoup Kusturika, Le Temps des Gitans, Underground. Je peux adorer aussi, à côté de cette profusion, le dépouillement de Ozu, du Voyage à Tokyo, et les films de Robert Bresson, qui me fascinent totalement. C’est très variable, je vous disais que récemment j’avais beaucoup aimé The Duchess. Et puis j’ai aussi ouvert mes goûts cinématographiques en doublant des films qu’a priori je n’aurais pas aimés, des séries B, ou des films fantastiques, ce qui n’est pas trop ma tasse de thé ! Et j’ai découvert par exemple L’Echelle de Jacob, de Adrian Lyne, où j’ai doublé Tim Robbins. Et en le doublant, je suis comme rentré dans ce film, et j’ai été complètement fasciné ! Il est pour moi exceptionnel. Au nom du Père, aussi !

–          Et vous gardez des souvenirs particuliers de séances de doublage ?

Ah oui ! J’ai des grands souvenirs ! Par exemple, pour vous parler du cinéma que j’adore, Scorcese ! Impossible de ne pas en parler ! Taxi Driver, Raging Bull, tout ça… Et évidemment, Les Affranchis, dans lequel j’ai doublé Ray Liotta. Je l’ai fait avec Jean-Pierre Dorat, qui était un grand du doublage. Ce que je sais aujourd’hui vient en en grande partie de lui.

–          Pour finir, que répondriez-vous aux personnes qui disent que « le doublage, c’est s’asseoir devant un écran et lire un texte » ?

Qu’elles viennent voir en studio, comment ça se passe ! Ce que donne quelqu’un qui lit un texte, puis ce que donne quelqu’un qui joue !

–          Eh bien merci beaucoup M. Gabay, d’avoir répondu à cette interview !

Mais je vous en prie !
Parmi les choses que j’aime beaucoup, aussi, il y a les pièces radiophoniques pour France Culture et France Inter. Beaucoup de pièces de plein d’auteurs, connus et inconnus, des classiques, des contemporains. Là par exemple, j’ai enregistré une pièce d’un auteur du XVIe siècle qui a inspiré Shakespeare pour Roméo et Juliette, Luigi Da Porto. J’ai aussi fait un feuilleton d’après un roman américain de Evelyn Waugh, Ce Cher Disparu, et ce sera diffusé sur France Culture.
Je parle de la radio parce que c’est un trésor culturel. Et il y a un vrai public, qui est féru de cet imaginaire.
Parmi mes souvenirs préférés se trouve aussi celui du compagnonnage artistique de dix ans environ partagé avec le poète Pascal Tédès, que je tiens pour un des plus grands, avec lequel j’ai dû créer au moins six spectacles de 1984 à 1996.

 

Georges Caudron

Voici maintenant mon interview de Georges Caudron. Voyez sa filmographie sur fr.wikipedia.org/wiki/Georges_Caudron
Pour « résumer »,(bien que je ne sois pas particulièrement fanatique du terme), on peut dire qu’il est la « voix française » de David Duchovny, Rex (Steven Culp) dans Desperate Housewives, ou encore Broots (John Gries) dans Le Caméléon, sans oublier John Hannah dans La Momie par exemple.

–          Qu’est-ce qui vous a poussé à devenir comédien ?

Haha, alors là on remonte très très loin ! J’ai toujours voulu être comédien, j’ai chanté à la Croix de Bois, puis j’ai toujours aimé le spectacle. Et dès mon plus jeune âge, j’ai voulu être acteur, voilà. J’ai eu la chance de réaliser ce que j’avais envie de faire depuis l’âge de dix ans.

–          Et qu’est-ce que vous avez suivi comme cursus ?

Eh bien j’ai passé mon BAC, j’ai fait deux cours privés, Jean-Laurent Cochet et un autre qui était un petit cours, puis je suis rentré au Centre de la Rue Blanche, l’ENSATT (Ecole Supérieure des Arts et Techniques du Théâtre).

–          J’ai vu que vous aviez fait du théâtre, mais je n’ai pas trouvé beaucoup de renseignements, vous pouvez nous en dire plus ?

J’ai fait beaucoup, beaucoup de théâtre. Les 20 premières années de ma carrière, j’ai fait du théâtre. J’ai été le fils de Bernard Blier, le fils de Jean Piat, j’ai fait des pièces plus de cinq cent fois (deux saisons), Le Préféré, Le Nombril, L’Histoire du chevalier Des Grieux et de Manon Lescaut avec Robert Hossein, La Vieille Dame avec Jean Mercure au Théâtre  de la Ville. Toutes les pièces que j’ai jouées, je les ai jouées au moins une saison, c’est-à-dire au moins deux cent fois, et les plus importantes cinq cent fois.

–          Ah oui, quand même !

Un peu de télévision, j’ai fait des séries du style de Médecins de Nuit, Joséphine de Beauharnais, Le temps des As, Les Faucheurs de marguerites. Voilà, pas mal de télévision, un tout petit peu de cinéma.

–          Dans quoi avez-vous joué ?

J’ai joué dans Croque la vie, avec Bernard Giraudeau et Carole Laure.

–          Quel rôle aviez-vous ?

J’étais l’amant de Brigitte Fossey.

–          Ok, d’accord. Sinon, votre meilleur souvenir de théâtre ?

Mon meilleur souvenir de théâtre ? Dernièrement, j’ai joué Louis XIV à Versailles, pour les Grandes Fêtes Musicales Nocturnes. Il y avait dix-sept mille personnes, trois cent figurants, et moi au milieu, c’était assez génial !

–          Géant ça !

Génial oui, c’était un truc assez fort !

–          J’en déduis donc que vous jouez encore sur scène ?

Eh bien oui, je viens de faire un spectacle qui s’appelle 300 ans de musique à la Comédie Française, avec donc l’orchestre de la Comédie Française.

–          Et actuellement, dans quoi peut-on vous voir ?

Là, dans rien. Je ne fais que de la synchro pour le moment, mais les 300 ans de musique à la Comédie Française c’était le mois dernier. Et je suis ouvert à tout ce que l’on me proposera.

–          Qu’est-ce qui vous a amené à vous spécialiser dans la synchro ?

C’est-à-dire qu’à un moment de ma carrière, quand j’avais à peu près 35 ans, j’ai eu un petit trou dans ma carrière au théâtre, parce que j’étais trop vieux pour faire les Fils, et trop jeune pour faire les Pères. Je faisais beaucoup de radio, pour France-Culture, France-Inter, des choses comme ça, les 1001 jours, et une copine m’a amené en synchro pour voir si cela me plairait. Je dois dire que je suis rentré un lundi matin, et que je n’en suis jamais ressorti ! J’ai adoré ca tout de suite, j’ai trouvé ca formidable.

–          Par quoi avez-vous commencé ?

Les Gobots, des robots qui devenaient humains, on a fait une centaine d’épisodes.

–          Je voudrais m’attarder un peu sur votre  travail sur David Duchovny.

Alors Duchovny, j’ai commencé à le doubler dans Beethoven, le Saint-bernard. J’étais le méchant.

–          Le méchant ?

C’est Duchovny qui jouait le méchant, oui !

–           Il faut que je revoie ce film… Et du coup, après, vous êtes resté son doubleur officiel ?

Eh bien, après, j’ai fait des essais pour X-Files, et ça a marché. Depuis c’est toujours moi.

–          Vous savez qui d’autre a fait les sélections pour Duchovny ?

Non, je ne sais pas. Mais quand on a fait les essais avec Caroline Beaune (l’actrice doublant Gillian Anderson/DANA Scully, ndlr), on s’est tout de suite rendus compte que ça fonctionnait très bien, et il n’y a pas eu de soucis.

–          Donc vous vous entendiez bien tout les deux ?

Ah parfaitement bien ! C’est comme une sœur pour moi.

–          Je suppose que vous gardez de bons souvenirs des séances de X-Files ?

Ah oui, on a beaucoup ri. On a beaucoup fouillé les personnages, parce qu’on avait envie que ce soit très bien. Et puis c’est un très bon produit, c’est très intéressant. Chaque saison avait sa petite spécificité.

–          Oui, chaque saison tournait autour de thèmes assez précis.

Oui, chaque thème était différent. Et j’ai été désolé quand Duchovny est parti de la série, parce que j’ai trouvé que ca l’affaiblissait beaucoup. Et à ce moment là, c’est moi qui ai commencé à diriger la série, sur les trois dernières années.

–          Du coup, quel est votre rôle exactement ? De quoi vous occupez-vous ?

Eh bien comme d’habitude je fais la distribution, je faisais travailler les acteurs, je vérifiais la traduction, voilà. C’est le métier du directeur de plateau.

–          Et vous, Duchovny, vous ne l’avez jamais rencontré ?

Je l’ai rencontré, si. Après le film Evolution. Il y avait eu un grand raout au Ritz, et il m’y avait invité à déjeuner.

–          Ah oui ! Vous aviez discuté de quoi ?

On a discuté de comment je voyais le personnage, comment lui le voyait. On s’est bien marré, il est assez sympathique. C’est lui qui a demandé à me voir, parce que je crois que son père vit à Paris, et qu’il lui avait dit qu’il aimait bien le travail que je faisais.

–          Et vous aviez travaillé sur un épisode des Simpsons aussi, en rapport avec X-Files (épisode 8×10, Aux frontières du réel, ndlr) ?

Oui, bien sûr. A chaque fois qu’il y a eu une apparition des personnages de X-Files dans un dessin animé, c’est Caroline et moi qui les avons fait.

–          Cela s’était passé comment sur les Simpsons ?

Ah très bien, ce sont des amis ! J’en ai fait des Simpsons au début, des voisins, des choses comme ça.

–          Du coup je suppose que ça vous a fait plaisir de retourner sur X-Files à l’occasion du nouveau film, après six ans ?

Oui  c’était génial ! Il parait qu’ils feraient une nouvelle série ou saison, on m’a dit que cela circulait sur internet.

–          Je me tiendrai au courant alors.

Tu me diras !

–          Vous seriez partant vous ?

Ah !  Et comment bien sûr !

–          Un peu dans la même veine, Chris Carter n’excluait pas la possibilité de faire un ou deux autres films en fonction du succès de Régénération.

C’est ce que tu me disais, moi je pensais plutôt que ca serait de la TV, mais peut-être que cela sera du cinéma, je n’en sais rien.

–          Et j’avais reconnu Caroline Beaune sur Desperate Housewives, puisqu’elle double Felicity Huffman…

Absolument, elle fait Lynette Scavo, et moi je fais Rex, le mari de Bree.

–          Oui justement, vous avez eu l’occasion de vous croiser ?

Non, parce que chez Dubbing (Dubbing Brothers, société de doublage, ndlr), on travaille scène par scène, et je n’en avais aucune avec Lynette.

–          Donc X-Files, Desperate Housewives, Beethoven, vous avez fait tous les genres possibles, comédie, action, science-fiction…

Eh bien j’ai fait le Sorderbergh (Full Frontal, 2002, ndlr), où Duchovny est complètement jeté, Californication, où il est drogué, alcoolique et tout ça. Le suivre dans ses délires, c’est merveilleux.

–          Oui, vous aviez même fait un chauffeur de taxi, dans Total Recall.

Oui, absolument, c’était le robot électronique.

–          JohnnyCab…

C’est ça oui !

–          Et vous préférez travailler sur un genre en particulier ?

C’est cela qui est merveilleux dans le monde de la synchro, on peut faire un jour un film dramatique, le lendemain une comédie, le surlendemain un dessin-animé, et le sur-surlendemain  une comédie romantique. Pour des acteurs qui aiment jouer, s’adonner à l’art dramatique, c’est formidable. On évolue, tous les jours il y a quelque chose de différent.

–          Justement, on peut voir que beaucoup des personnages que vous doublez sont drôles, volontairement ou non.

Eh bien c’est-à-dire que mon tempérament, à priori, se situe plutôt dans la comédie. C’est pour ça que ça donnait à Fox Mulder un petit décalage ironique, avec l’air de se foutre de la gueule de tout le monde.

–          Oui voilà, Mulder et cet air-là, ses petites « blagounettes »,  Moody dans Californication qui est quand même assez jeté, Szalinski dans Chérie, j’ai rétréci les gosses…

Je me suis entendu dans un très vieux truc qui est passé au jour de l’an, La Coccinelle. Il y avait déjà l’humour, le petit truc un peu décalé que j’aime bien mettre sur les personnages. J’ai fait John Hannah aussi. John Hannah, c’est le personnage comique de La Momie, le frère trouillard (Jonathan, ndlr).

–          Il y a Broots aussi, dans Le Caméléon, qui est un peu gauche.

Ah oui ! Broots, j’adorais ! Et j’ai rencontré John Gries aussi, il est venu manger chez moi.

–          Ah bon ?

Il avait demandé à me connaître, et la direction de M6 était venue manger chez moi avec lui.

 –          Je me rappelle notamment d’une scène où il menaçait quelqu’un avec une arme, et où il faisait tomber le chargeur…

Oui oui, il était très très maladroit.

–          Sinon, vous regardez les films ou les séries sur lesquels vous travaillez ?

Ah oui bien sûr, toujours. Je veux absolument voir le mixage, comment  ça passe. Je suis mon bébé jusqu’au bout.

–          Et à ce moment là, vous les regardez en VO ou en VF ?

Eh bien ce qui est très drôle, avec le système DVD et tout ça, c’est que je passe souvent de la VO à la VF. Je trouve que c’est vachement bien que l’on puisse comparer, et parfois ça n’est pas au désavantage de la VF. Les équipes qui travaillent sur ces séries-là, et qui font bien leur boulot peuvent en être fières, parce que c’est vraiment du très bon travail.

–          N’est-ce pas trop bizarre d’entendre sa propre voix ?

Au début si, c’est difficile. Il faut s’accepter, comme accepter son image quand on fait de la TV ou du cinéma. Mais après, on voit le jeu et pas le côté « physique ». Personnellement, je me suis fait à ma voix au bout de deux ou trois ans. D’un seul coup je me suis dit « Bon eh bien c’est comme ça ! ».

–          Et aujourd’hui par exemple, quand vous revoyez X-Files, vous ne vous dites pas « Tiens, ça, j’aurais pu le faire autrement. » ?

Si, toujours. Je suis un travailleur, je suis quelqu’un qui creuse beaucoup, et même si à un moment il faut s’arrêter, les gens qui s’arrêtent au « one take », à la première prise, je n’arrive pas à les comprendre. Au départ, je suis un acteur de théâtre, et il faut travailler et travailler, pour justement gommer le côté théâtral et le côté écrit. Il faut vraiment s’emparer de l’émotion, et parfois il faut plusieurs prises pour y arriver. Je suis un besogneux, et j’ai besoin de travail pour comprendre exactement ce qui se passe à l’écran, les regards, le souffle, les mouvements d’épaules, pour bien rentrer dans le personnage et être le plus proche possible de ce qu’il fait.

–          Sinon, d’une manière plus générale, vos goûts en matière de cinéma se rapprochent de quoi ?

Les séries actuelles, Dr House, Desperate Housewives, Nip/Tuck, Cold Case, je trouve ça absolument génial, Six Feet Under, que j’ai dirigé aussi. Je trouve que les séries américaines ont fait d’énormes progrès, même s’il y a encore le meilleur et le pire. Dexter, c’est un chef d’œuvre, je trouve que c’est d’une intelligence, d’une acuité formidables.
Au cinéma, cela dépend, parce que j’aime bien délirer, mais j’aime aussi les films d’aventure, qui nous font nous évader. Pirates des Caraïbes, c’est tellement étonnant ! Les grosses machines américaines, ça nous emmène !

–          Et niveau série, The Shield, vous connaissez ?

Oui, mais tout ce qui est caméra à l’épaule, j’ai un peu de mal, ça me donne mal au cœur !

–          C’est marrant que vous me disiez que vous aimez bien Nip/Tuck, parce que finalement je connais peu de personnes qui aiment vraiment, parce qu’elles trouvent ça trop décalé, trop sombre, trop glauque.

Oui, je suis au bord de l’évanouissement et du dégueulis, mais je trouve ça stupéfiant de mauvais goût par exemple. D’un seul coup on se dit « Ils vont pas le faire, ils vont pas le faire, et ils le font, ils le font, ILS LE FONT, ILS Y VONT ! ». Et ils y vont à fond quoi ! C’est ce genre de séries qui fait bouger les choses.

–          Et vous avez des projets futurs ?

Là oui, quand je rentre de vacances, j’attaque la deuxième saison de Californication¸ et la deuxième saison de Damages en tant que directeur de plateau.

–          Et vous allez jouer dans un autre film ? Au cinéma peut-être, ou à la TV ?

Ah la la… Je n’en sais rien. Tout m’intéresse, je suis très très bon public. Si le film m’emballe… Il peut m’arriver de regarder un film vraiment rossignol, romantico-machin, et d’avoir les larmes aux yeux ! Si c’est bien fait et que ça m’emmène…

–          Un petit mot pour finir peut-être, sur votre profession peut-être ?

Je trouve, et c’est pour ça que je réponds avec plaisir aux questions, qu’il y a une quantité d’acteurs qui font dans le secteur du doublage leur métier magnifiquement. Il y a un vivier de comédiens qui sont absolument remarquables. Mais soit on dit que la synchro est nulle, soit on ne dit rien. C’est pour ça que s’il y avait une critique objective, et des remarques sur une série remarquablement doublée, cela aiderait bien le schmilblick. Je me trouve face à de vrais acteurs, qui pourraient ou qui font vraiment faire une jolie carrière au cinéma ou à la TV. Je suis très fier d’appartenir à cette catégorie-là.
J’avais vu il y a quelques années  Aladin, le dessin-animé de Walt Disney. Le Génie était doublé par Richard Darbois. Je l’ai vu doublé par Robin Williams en anglais, et je l’ai revu avec Richard Darbois donc, et je trouve que le boulot est absolument remarquable. D’abord le boulot de l’adaptateur, parce qu’il a tiré tout ce qu’il pouvait de l’original, puis celui de Richard Darbois, son boulot d’acteur était vraiment remarquable lui aussi ! Et je trouve que quand on fait un travail comme celui-là, on peut en être fier.

Interview réalisée le 26/01/09

Emmanuel Jacomy

Voici la toute première interview postée sur ce site !
Celle de Emmanuel Jacomy, réalisée par courrier, ce qui explique sa petite taille. Pour sa voxographie, je vous renvoie sur la page suivante : http://fr.wikipedia.org/wiki/Emmanuel_Jacomy
Sachez, pour résumer, qu’il est le doubleur attitré de Pierce Brosnan, de Denzel Washington et de Forest Whitaker, pour ne citer qu’eux.
Merci à lui d’avoir pris le temps de répondre à mes questions.

–          Comment en êtes-vous arrivé à de doubler de telles superproductions ? Le chemin doit être long.

Je ne double pas uniquement des superproductions. Je double aussi des séries, des téléfilms et des films de cinéma « normaux ». Il est vrai que pour accéder à ces superproductions, il faut avoir fait ses preuves car l’enjeu est important. J’ai eu la chance de doubler très rapidement des films de prestige. Mais je double de la même manière Pierce Brosnan, Russell Crowe, Denzel Washington et un téléfilm. Je veux dire par là que je ne considère pas  qu’il y ait du « sous-travail ». On a simplement plus de temps pour doubler un film de cinéma.

–          J’ai lu dans une interview que sur certains doublages comme par exemple celui de Meurs un autre jour¸ vous enregistriez votre texte sans la présence de l’autre comédien. N’est-ce pas trop déroutant, ou étrange ?

Nous enregistrons parfois notre rôle seul. On appelle ça « en track ». C’est même de plus en plus courant. Ce n’est pas déroutant ni étrange car on imagine la réponse de l’autre. C’est d’ailleurs un des bases de notre métier, l’imagination.

–          Vous arrive-t-il de visionner les films ou séries que vous avez doublés ? Si oui, en VO ou en VF ? N’est-ce pas trop étrange d’entendre sa propre voix à l’écran ?

Il m’arrive souvent de m’entendre à la télévision. J’ai l’habitude.
Lorsque je regarde un DVD, je mets plutôt la VO, non pas par snobisme mais parce que m’entendre ou entendre les autres acteurs que je connais bien me fait décrocher du film. Je regarde la VF si j’ai besoin de me renseigner sur « qui double qui » et d’écouter le travail de tel ou tel acteur. Car je dirige aussi des plateaux de doublage (série « Esprits Criminels », sur TF1, téléfilms et films de cinéma).

–          Avez-vous besoin de modifier un peu votre voix, où parlez-vous naturellement ?

Je parle toujours naturellement quand j’enregistre. Simplement, le corps, la pensée et donc la voix s’orientent tout aussi naturellement vers le personnage dont j’épouse le jeu.

Interview réalisée le 11/02/09

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